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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Coupe du monde : Le temps d’une victoire, aimons-nous vivants

L'article d'Ariane Chemin du Monde est juste parfait...

Donc...

A lire...

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La France entière a fêté la victoire des Bleus, dimanche. Pour les moins de 30 ans, c’était une première. Pour tous, l’occasion de danser autour d’un drapeau qu’ils n’avaient sorti que lors d’ occasions funestes.

LE MONDE |  • Mis à jour le  |Par 

 

 

La France qui danse. Il n’est pas tout à fait 18 h 57, dimanche 15 juillet, et le pays entier ressemble à une immense fan-zone. Le coup de sifflet de la finale du Mondial 2018 n’a pas encore retenti, le compte à rebours est à peine entamé, et déjà le pays entier envahit les avenues, les places, les ronds-points et les fontaines. Cinq, quatre, trois, deux, un… A la 90minute de jeu, vuvuzelas aidant, les trottoirs de Paris, de Marseille et de Lyon se transforment en dance floor. La France a gagné ? Alors on danse, dirait Stromae.

« C’est comme un bouchon de champagne. La pression, la libération, le débordement », sourit Nicolas, un trentenaire de Gradignan, en Gironde, venu regarder le match « à Chaban », ce stade du cœur de Bordeaux. Ici, et dans toutes les rues de France, les drapeaux tricolores s’exhibent sous toutes les formes : en cape, en robe, en bandeau ou en chouchou dans les cheveux pour les filles, en bandana pour les garçons. Le bleu-blanc-rouge se décline sur les joues et les lèvres, mais aussi sur les casquettes, les perruques ou les hauts-de-forme, sans oublier les colliers en papier crépon. Au milieu de cette marée tricolore, quelques drapeaux tunisiens, marocains ou algériens s’agitent avec la même folie et la même énergie.

 

Sous le soleil couchant de la capitale ou entre deux averses dans les villages du sud de la France, on fait la fête. Quelques packs de bière, un lecteur MP3 branché sur une enceinte, trois fois rien suffisent quand on a la joie au cœur. « On avait ce rôle-là, aussi, de rendre les gens heureux », explique Kylian Mbappé sur TF1, avant d’oser quelques pas de gwara gwara en direct depuis Moscou. « La la la la la, lalalalalala », chante la fan-zone de Bondy, cette ville de Seine-Saint-Denis où le jeune surdoué a fait ses débuts. Un peu plus tôt, sur la pelouse du stade Loujniki, le défenseur Samuel Umtiti avait lui aussi esquissé un petit pas de danse.

Ça bouge partout, dans la rue, sur les tables, dans les appartements. Un bras devant, un autre derrière : les plus jeunes copient les fameux « floss » deFortnite, le jeu vidéo du moment, ou « dabent » en rythme et en cadence. D’autres se risquent au shaku shaku, cette danse venue du Nigeria que le milieu de terrain Paul Pogba a mise à la mode. A Roissy-en-Brie (Seine-et-Marne), les voitures tournent et tournent autour des ronds-points proches de la cité de la Renardière, où il a grandi. A Jeumont, dans la Sambre, on saute en l’air sur la chanson inventée pour le latéral des Bleus après son but fabuleux contre l’Argentine, en huitièmes de finale : « Benjamin Pavard, Benjamin Pavard, je crois pas que vous connaissez, il sort de nulle part, une frappe de bâtard, on a Benjamin Pavard. »

« La Liberté guidant le peuple

« Cimer, les Bleus ! » « On est les champions ! » « C’est nous, c’est nous ! »Drapeaux et slogans sont de sortie. On les agite par les fenêtres des voitures, debout sur les fenêtres, les scooters, les quads, les motos débridées. On défile aussi à pied, en saluant ceux qui partagent le même bonheur. Un peu partout en France, des églises sonnent les cloches et, à Paris, Notre-Dame a aussi fait donner les siennes. Dans la soirée, la Grande Mosquée félicite les Bleus, et la tour Eiffel s’illumine d’un manteau tricolore. « Qui ne saute pas n’est pas Français », chantent les foules, sauf à Marseille, où, quand il s’agit de football, on garde quelques réflexes purement locaux.

Tandis que des fumigènes commencent à envelopper les avenues du pays, l’état-major de l’armée congratule l’équipe de France, comme le Musée du Louvre, qui poste sur les réseaux sociaux La Liberté guidant le peuple et la Joconde. Les politiques, tous assidus, y vont chacun de leur message, 577 députés et 348 sénateurs se transformant d’un coup en Footix, ces supporters volatiles et un brin amateurs qui ne soutiennent les Bleus que lorsqu’ils remportent des victoires.

Tout semble permis, monter sur les bus, prendre le TER sans billet – les contrôleurs regardent ailleurs –, installer des sièges sur le toit de camionnettes, se promener sur le capot des copains, rouler sur la roue arrière d’un scooter, sans oublier les escadrilles de quads sur l’avenue des Champs-Elysées. Le comique Bengous, star locale des supporteurs marseillais, se perche sur un escabeau en plein milieu du rond-point du Prado et harangue la foule, christique et fumigène en main : « Nous sommes les Français et nous avons gagné ! »Des gamins tendent des drapeaux sur les toits de Paris, tandis que les journalistes s’affranchissent eux aussi de tous les usages et règles de bienséance de leur profession. Pour cette soirée spéciale, TF1 affiche un logo « Champions du monde », France 2 a choisi « Merci les Bleus », et les commentateurs disent « nous » pour parler de « la France ».

Dans le métro, les conducteurs actionnent leur sirène à chaque entrée en station. Sur le quai, des filles guettent l’arrivée de la rame en faisant danserleurs drapeaux au-dessus des rails, comme des toreros. Quelques mètres au-dessus de leurs têtes, près du canal Saint-Martin, les plus téméraires (ou les plus alcoolisés) osent un plongeon depuis les ponts, pour rafraîchir leurs corps et leurs esprits en feu. « Les mecs mettent quatre buts, la moindre des choses, pour les remercier, c’est de sauter », explique Kenza, 30 ans, passionnée de football depuis ses 8 ans.

C’est la trêve, un jour magique

Pendant deux longues heures, en effet, la France s’est rongé les ongles. Deux heures pendant lesquelles la France s’est transformée en ville morte, rideaux de fer baissés comme pour un couvre-feu, piscines et musées clos, rues vides. A Mondaye, en Normandie, les vêpres avaient été décalées d’une heure, et ce dimanche avait des airs de jour férié. Sauf que, ce 15 juillet, la France était très occupée, tout entière pressée autour d’un écran ou d’une télé, entonnant des « Marseillaises de ouf », enchaînant les olas, grondant « Aux armes… Aux armes… Aux armes », ou encore : « Nous sommes les Français et nous allons gagner. »

Buuuuuuut !” “Mbappééééééééééééééé ! » « Merciiiiii Grigri ! » De 17 à 19 heures, par les fenêtres ouvertes, mille cris étranges ont retenti. Depuis les quarts de finale, les matchs se regardent en groupe, chez le voisin, chez un frère, dans un stade, et surtout dans tous les bistrots et bars de France ou presque. RTE, l’exploitant du réseau de transport de courant électrique, peut l’attester : lors de la demi-finale contre la Belgique, mardi 10 juillet, la consommation nationale a baissé de 1 200 mégawatts pendant la durée du match, entre 17 et 19 heures – l’équivalent de la consommation de la ville de Lyon.

Le foot n’est plus ce qu’il était il y a trente ou quarante ans. Vieux, jeunes, riches, pauvres, bobos ou paysans, on se réunit désormais dans des brasseries chics et les bistrots des beaux quartiers autant que dans les PMU. Celui de Quessoy, village breton de 3 000 habitants, dans les Côtes-d’Armor, accueille une quarantaine de clients. Des enfants portent le maillot de Varane ou de Mbappé. A la 90e minute, les plus vieux se serrent dans les bras. « J’ai pas de mots », glisse Pierre Talibart, 62 ans, les yeux brillants, ému aux larmes. « C’est magnifique ! », ajoute son ami Hervé Foucher. Le maquillage bleu-blanc-rouge a coulé de leurs joues sous la sueur et les pleurs. Mais quelle importance ont ce soir les apparences ?

C’est la trêve, un jour magique. On demande au patron du Mélécass d’« annuler les ardoises ». Son épouse, Caroline, saisit une enceinte d’un autre âge et ose un slow avec elle sur I Will Survive, le vieux standard indémodable de Gloria Gaynor, entonné dans toutes les villes ou presque, ce dimanche, comme en 1998. Elle enchaîne avec Corinne, en jupe bleu France. « C’est rare, des moments comme ça ! », rit la femme du patron entre deux gorgées de vin pétillant. Aux Champs-Elysées, de Joe Dassin, alterne avec les « Kylian Mbappé, Kylian Mbappé » lancés du comptoir. « On l’a vécu, c’est bon, on peut mourir tranquille », lâche Nicolas Saintilan dans le bar. La soirée s’achève par une ronde de petits-enfants et de grands-parents, sous les drapeaux qui volent dans le bistrot.

« L’avenue Deschamps-Elysées »

Le Quessoy s’est couché tôt. Place Bellecour, à Lyon, sur le Vieux-Port, à Marseille, place Royale, à Nantes, la fête commence à peine, et il n’y a pas qu’autour de la Grand-Place de Lille que claquent les pétards. Carmen Trouillet, 24 ans, grande métisse au rire contagieux, était la veille au concert de Beyoncé. « Ce soir, on est champions du monde. Quel week-end de folie ! C’est beau. » A Strasbourg, à Bordeaux, des grappes sillonnent les rues piétonnes, grimpent sur les statues et les fontaines, parfois aussi sur les bus et s’accrochent même à des fourgons de police, au son de La Marseillaise.

Sur les Champs-Elysées (« L’avenue Deschamps-Elysées », s’amusent toute la soirée les réseaux sociaux), on la braille plus qu’on ne la chante. « Poh po po poooh po pooh pooh ! » : quand les noms des vingt-trois joueurs de l’équipe victorieuse s’affichent sur l’Arc de triomphe, c’est le Seven Nation Army des White Stripes, version stade, dont s’empare la foule. Il est minuit passé de cinq minutes, et à l’angle de la rue Marbeuf et de la rue François Ier, un tennis-ballon s’est improvisé. Un tam-tam salue chaque point comme s’il s’agissait d’un but de Kylian Mbappé. Plus bas, sur le rond-point des Champs, s’improvise une samba endiablée.

On croise beaucoup de jeunes, beaucoup de filles aussi. Ils n’ont pas connu ou « pas assez profité » de la précédente victoire de la France en Coupe du monde, celle de 1998, mais c’est peu dire qu’ils en ont entendu parler. Comme leurs parents les ont « saoulés », depuis vingt ans, avec leur « black-blanc-beur » (un mot qu’ils n’emploient plus jamais) et leurs souvenirs d’anciens combattants ! A leur tour, maintenant, de raconter. « C’est quand même indescriptible ce que cela procure. Franchement, ça me donne des frissons »,sourit Rayad, un Nantais de 24 ans. « On va garder ce souvenir toute notre vie », dit aussi Mathilde, une Lyonnaise de 32 ans qui a regardé la finale devant un bar de la rue Mercière. Elle porte un maillot floqué « Trezeguet ».

Porte Saint-Martin, à Paris, Mohamed, 27 ans, petit et rond comme une bille, aborde une jolie brune qui porte le drapeau en ceinturon : « Est-ce que vous avez vu la victoire de 1998 ? C’est quoi, pour vous, la différence avec aujourd’hui ? Moi j’avais 7 ans, j’étais en Mauritanie à l’époque, à Nouakchott,poursuit Mohamed. Maintenant, je suis ici. J’ai regardé le match avec des copains, après ils ont voulu rentrer, mais moi, je viens de finir mes études de sociologie et je veux vivre cette soirée à fond, c’est-à-dire pas bourré… » La femme a trouvé sa réponse : « Entre 1998 et aujourd’hui, il y a eu les attentats. J’avais peur que ce formidable moment n’ait été englouti, et là je vois qu’il n’en est rien. » Elle agite son drapeau tricolore et rit longuement.

« Je croyais que 1998, c’était une légende, confie, ému, Bastien Ladreyt, étudiant en droit à Aix-en-Provence, venu à Avignon travailler le temps du festival. « De 1998, je ne me souviens que de l’ambiance avec mes parents, à la maison », note, de son côté, Ibrahim, 29 ans, réceptionniste d’un grand magasin du quartier du Châtelet et venu regarder la finale à Nanterre. Avec des milliers de supporteurs, il a gagné le tout nouveau complexe U Arena, où les stars de l’équipe de 1998 s’étaient rassemblées, le 12 juin, le temps d’un match de gala, pour fêter les 20 ans de leur sacre. « J’avais 9 ans. Si je suis venu ici, c’est pour enfin vivre cette atmosphère par moi-même. » « Nous, les trentenaires, la victoire 1998, on l’avait touchée du bout des doigts, résume joliment Jacques Le Pevedic, Nantais lui aussi. Cette Coupe du monde-là, on la prend à deux mains. C’est une sorte de parenthèse enchantée et ça fait du bien. »

 

 

« On est tellement forts ensemble, dit Laurent Le Foulgoc, un autre Nantais de 32 ans. Cette soirée, c’est beaucoup d’émotion. On en avait besoin, je crois. Ce soir, j’ai complètement oublié les terroristes. Ils n’existent plus. » A l’angle des rues Bichat et Alibert, dans le 10e arrondissement de Paris, le Carillon déborde de cris et de clients qui envahissent la terrasse et le trottoir. C’est dans ce bar que, le 13 novembre 2015, neuf victimes étaient tombées sous les balles du commando terroriste du Bataclan et des terrasses. Hassan, l’un des gérants, a installé deux écrans et une tireuse à bière, mais il est débordé par son succès. Germain, 28 ans, arrivé de Nice où il a assisté la veille à la cérémonie d’hommage aux victimes de l’attentat du 14-Juillet : « C’est ici que je voulais voirla France heureuse ce soir. » Pour Hayat, venue en voisine avec ses deux enfants, la victoire des Bleus « marque un jour historique qui fait revenir le soleil ».

Discothèque de plein air

A Bordeaux, certains quittent vite la fan-zone. Pas Nicolas, le trentenaire de Gradignan. Il veut « jouer les prolong’» et respirer, garder un peu en lui de ce parfum de victoire. Applaudir, encore et encore, « à [s]’en casser les mains »,hurler I Will Survive ou « On est les champions, on est les champions », faire« la danse de la joie » et observer le stade se transformer en discothèque de plein air, laisser les basses de la musique l’envahir. Il ne suit pas ceux qui descendent fouler la pelouse. Il préfère « garder un peu de hauteur ».

Avant minuit commencent, ici ou là, les pillages et les violences. Sur les Champs-Elysées, à Creil, à Lyon, à Rouen, « c’est le fuego », « le feu », dit l’un, « Bagdad », s’affole un autre. Des vitrines et des Abribus volent, des kiosques sont dévalisés, des mortiers jetés sur les policiers. Une odeur entêtante de pneu brûlé veut faire oublier la fête. Le drapeau, de cape ou de bandana, se porte désormais en masque, et les paillettes qui recouvrent les trottoirs ne sont en réalité que le verre pilé des bouteilles de bière.

Que c’est beau, pourtant, une ville qui danse ! A Paris, en remontant vers la rue de Paradis, un café parisien dégorge une foule qui tangue : « On va s’aimer », chante Gilbert Montagné. Ailleurs, c’est Happy Nation, d’Ace of Base, qui fait chavirer la foule. Lou Méry, une Parisienne de 25 ans aux grands yeux bleus innocents, croit avoir trouvé sur son ordi la chanson qui résume le mieux cette victoire. C’est un vieux tube bien kitsch de François Valéry, encore joué dans les boîtes de nuit d’aujourd’hui. Il raconte « une joie simple, consciente de sa naïveté », à laquelle il ne faut pas donner plus de sens qu’elle n’en a ni chercherà trop l’interpréter. « N’attendons pas que la mort nous trouve du talent, disent les paroles d’Aimons-nous vivants. S’il faut danser, je veux danser maintenant. Aimons-nous vivants. » Le temps d’une Coupe du monde, d’un été et d’une chanson.

Coupe du monde :  Le temps d’une victoire, aimons-nous vivants
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