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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Pentagon Papers de Steven Spielberg

Je ne saurais faire mieux...

Et la sortie de ce film est un moment important pour toutes les journalistes de ma génération... 

Alors...

Alors je vous laisse lire...

 

Kay Graham, la femme qui révéla le Watergate et les Pentagon Papers

 

M LE MAGAZINE DU MONDE du 19 janvier 2018

Femme d'affaires puissante et respectée, la patronne du "Washington Post" a fait entrer le quotidien américain dans la légende.

Article de Stéphanie Chayet


Elle est la grande absente des Hommes du président, le célèbre thriller de 1976 sur le scandale du Watergate, pour lequel Alan Pakula avait méticuleusement recréé la salle de rédaction du Washington Post dans un studio de la Warner Bros. Pas un cendrier, pas une corbeille à papier ne manquent au tableau, mais la patronne du quotidien n’est mentionnée qu’une fois, lorsque les journalistes Carl Bernstein et Bob Woodward – interprétés par Dustin Hoffman et Robert Redford en Starsky et Hutch du reportage d’investigation – appellent le directeur de campagne du président Nixon pour vérifier une information. 

« Dites à Katie Graham qu’elle va se prendre le nichon dans une essoreuse si vous publiez ça », menace alors John Mitchell (la réplique est authentique). A part ça, aucune allusion à la femme qui soutient les deux jeunes reporters jour après jour pendant cet interminable été 1972, alors que la Maison Blanche la harcèle et que le reste de la presse ne suit pas. A la décharge d’Alan Pakula, les apparitions de Katharine Graham dans le récit éponyme publié par Woodward et Bernstein en 1974 se comptaient déjà sur les dix doigts.

Comme le rappelle la journaliste politique Margaret Carlson, qui fut la première femme chroniqueuse au magazine Time, « Les Hommes du président est un livre sur des hommes écrit par des hommes à une époque où les femmes étaient invisibles à Washington, y compris cette femme influente. On oublie combien le monde a changé en quarante ans. » 

Les mensonges de trois administrations 

Quarante ans plus tard, alors que les stars sont en noir sur le tapis rouge pour dénoncer le sexisme et les violences faites aux femmes, un nouveau film sur l’âge d’or du Washington Post replace sa propriétaire et éditrice – disparue en 2001 à 84 ans – au premier plan. Sur les écrans mercredi prochain sous le titre de Pentagon Papers (The Post, en V.O.), le dernier Steven Spielberg ressuscite non seulement les bureaux du quotidien américain à l’ère du clic, clic des machines à écrire, mais aussi l’élégante résidence de Georgetown où Katharine Graham, interprétée par une Meryl Streep au brushing laqué plus vrai que nature, reçut l’establishment pendant cinquante ans.

C’est dans cette maison, le 17 juin 1971, en plein cocktail, dans l’urgence du bouclage, qu’elle prend la décision qui fera du Washington Post un grand journal : sortir les « Pentagon Papers », un rapport secret-défense de 7 000 pages sur le bourbier vietnamien, dont la publication vient d’être interdite au New York Times par un juge fédéral. L’étude, qui expose les mensonges de trois administrations, a été commandée quatre ans plus tôt par son ami et partenaire de bridge Robert McNamara, l’ancien secrétaire à la défense de John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson.

Katharine Graham enfreint l’interdiction de publier malgré ce conflit de loyauté, et surtout contre l’avis de ses proches conseillers, qui craignent de voir une éventuelle condamnation judiciaire faire capoter l’introduction en Bourse de la Washington Post Company, alors en manque de liquidités. Bien sûr, c’est elle qui a raison. La Cour suprême se range de son côté, se révélant à l’occasion la garante sourcilleuse d’une liberté de la presse qui n’avait jamais été aussi menacée par un gouvernement. 

Le film raconte la semaine où Katharine Graham est devenue Katharine Graham. Catapultée à la tête de l’entreprise après le suicide de son mari, l’homme de presse Phil Graham, en 1963, l’héritière du Washington Post avait commencé sa vie professionnelle à la quarantaine, en plein deuil, et sans aucune préparation. « Une petite biche apeurée sortant de la forêt sur des pattes tremblantes », avait dit à l’époque l’un des rédacteurs en chef du quotidien, Howard Simons (le même qui, dix ans plus tard, trouvera le surnom « Gorge profonde » au principal informateur du Watergate). 

Tous n’étaient pas si attendris : le directeur de la publication, John Sweeterman, la faisait pleurer régulièrement. On disait qu’elle ne tiendrait pas longtemps, on s’attendait à ce qu’elle vende. Réunion après réunion, elle était la seule femme dans une foule en costume-cravate, persuadée d’appartenir – comme elle l’écrit dans ses Mémoires, Personal History – à un sexe « intellectuellement inférieur et incapable de diriger », aussi ignorante du fonctionnement du journal que résolue à le transmettre à ses enfants. 

La libération d’une femme 

Ce qui ne l’empêchera pas de devenir la femme la plus puissante d’Amérique, une mue que Steven Spielberg fait coïncider avec le bref épisode des « Pentagon Papers » pour les besoins dramatiques. A la sortie de la Cour suprême, le cinéaste fait passer son héroïne devant une haie d’admiratrices de la génération Women’s Lib. Si on n’avait pas encore compris, le sujet du film est la libération d’une femme.

C’est grâce à elle que la coutume alors en vigueur à Washington d’exiler les femmes dans un boudoir pendant que les hommes parlent de choses sérieuses après le dîner est abandonnée, lorsqu’elle menace le journaliste Joe Alsop, chez qui elle est invitée, de s’éclipser au dessert pour y échapper. Pourtant, Mrs Graham – Kay pour les intimes – n’a pas la fibre féministe : en 1969, elle déclare dans une interview au Women’s Wear Daily qu’elle « n’imagine pas une femme rédactrice en chef d’un journal » et qu’« un homme serait plus efficace » à son propre poste. 

Les femmes journalistes ne feront leur apparition dans son groupe de presse que dans les années 1970, sous la menace de procès. Issue d’une génération de femmes « convaincues d’être sur Terre pour servir les hommes et les rendre heureux », Katharine Graham ne se convertira que tardivement et timidement aux thèses féministes de son amie Gloria Steinem. 

Selon son éditeur new-yorkais, le légendaire Bob Gottlieb, accoucheur des Mémoires de Bill Clinton, Katharine Hepburn et Bob Dylan, « Kay avait un faible pour les hommes et le don de s’entourer des meilleurs ». Et d’en dresser la liste : d’abord, le dévoué Fritz Beebe, président du conseil d’administration de la Washington Post Company, qui accompagna patiemment la jeune veuve dans ses premiers pas de patronne de presse. 

Le charismatique Ben Bradlee, flaireur de scoops, ami des Kennedy, qui recruta des talents dignes d’une grande rédaction. Et Warren Buffett. Encore inconnu, le génie des affaires, dont elle s’était entichée, lui apprit le métier en analysant avec elle des centaines de rapports annuels d’entreprises. Une biographie autorisée du milliardaire mentionne que Katharine Graham l’appelait pour « le consulter sur les moindres détails de sa vie ».

Elle hérite le « Post » de son père

Quand il est nommé premier directeur de la Banque mondiale, après la guerre, Eugene Meyer confie les clés du journal à Phil Graham, son gendre de 30 ans. Ce juriste au charme effervescent, diplômé de la Harvard Law School, sort le Washington Post du rouge en absorbant son concurrent, le Times-Herald, puis en rachetant Newsweek. Eugene distribue les parts de la compagnie à Phil et Katharine en prenant soin d’en donner presque le triple à son gendre au motif qu’un homme « ne devrait pas être mis en situation de travailler pour sa femme ». Elle trouve ça normal. 

Elle aurait continué comme ça, une « carpette » – c’est elle qui l’écrit – élevant ses quatre enfants dans l’ombre d’un homme brillant, si ce dernier, en pleine descente aux enfers maniaco-dépressive, ne l’avait quittée très publiquement pour une jeune correspondante de Newsweek à Paris.

Dès lors, Katharine Graham est prête à se battre pour garder le journal, mais ce ne sera pas nécessaire : pendant l’été 1963, son mari réintègre le domicile conjugal après un séjour dans une clinique psychiatrique et se tire une balle dans la tête. Le Washington Post dont elle hérite ne perd plus d’argent, mais son envergure est médiocre, et sa collusion avec le pouvoir, étroite : Phil Graham, qui écrivait les discours de John F. Kennedy et de Lyndon Johnson pendant la campagne de 1960, utilisait le journal pour faire avancer leurs causes.

Sa veuve, elle, mise tout sur l’équipe rédactionnelle, en commençant par embaucher Ben Bradlee, le premier homme qu’elle invitât jamais à déjeuner (« je donnerais ma couille gauche pour le poste », lui aurait-il dit). Avec les « Pentagon Papers », elle place la vérité au-dessus de son amitié pour Johnson, Kissinger et McNamara. C’est elle qui fait d’un journal régional le rival du New York Times, elle qui fait advenir le quatrième pouvoir. Pas mal pour une petite biche tremblante. 

En trente ans, elle devient « une icône à Washington » 

Trente ans plus tard, Katharine Graham est "une icone à Washington" (Margaret Carlson), "une déesse" (Bob Gottlieb) dont la présence intimide même Anna Wintour "elle était si grande et si imposante", confiait récemment la rédactrice en chef de Vogue). Une déesse du journalisme et surtout des affaires : non contente d’avoir inspiré toute une génération de reporters avec sa couverture du Watergate, elle a multiplié par vingt les revenus du groupe avant d’en laisser les manettes à son fils Don, en 1991 – le groupe familial vendra le journal à Jeff Bezos, PDG d'Amazon, en 2013. 

La femme de presse qui faisait le tour de la planète pour interviewer les grands de ce monde reçoit maintenant les puissants chez elle, à Georgetown. Selon Margaret Carlson, qui habitait alors la même rue, ses plans de table étaient des chefs-d’œuvre : "Elle était l'hôtesse par excellence, la seule, l'inégalable. Dîner chez elle donnait l'impression d'être au centre de l'univers. Il y avait la vieille garde,et ce qu'il fallait de la nouvelle génération." 

Bob Gottlieb reste ébloui par son 80e anniversaire, en 1997, avec ses 700 invités,"dont trois juges de la Cour suprême et la princesse Diana". Sans oublier Nancy Reagan, une vieille amie de Katharine Graham, qui avait des convictions plutôt démocrates mais des confidents dans les deux camps. Une proximité avec le pouvoir aujourd’hui impensable.

Les Mémoires auxquels elle avait consacré dix ans sortent cette même année 1997. Dans ce best-seller de 650 pages, couronné par le prix Pulitzer de la biographie, la première femme à faire entrer son entreprise au classement Fortune des 500 principales sociétés  américaines révèle avec une franchise étonnante ses humiliations, ses peurs et ses regrets. "Elle avait décidé de dire toute la vérité, même quand la vérité était embarrassante"explique Gottlieb, qui l’avait convaincue d’écrire sans nègre quand elle doutait d’en être capable. 

Sa collaboratrice Evelyn Small raconte qu’elle ne s’était pas autorisée à signer de contrat d’édition avant d’avoir terminé les 250 interviews qu’elle jugeait nécessaires à l’écriture du texte, et qu’elle n’avait pas osé prononcer le mot « livre » avant d’avoir les épreuves entre les mains. "Mrs Graham s'est sous-estimée jusqu'à la fin, dit-elle, Elle serait surprise d'être le sujet du film." Pourtant, il aurait pu s’appeler « Citizen Kay ».
 

Pentagon Papers de Steven Spielberg
Ben Bradlee's quote sur les murs du Washington Post

Ben Bradlee's quote sur les murs du Washington Post

Le livre de Katharine Graham
Le livre de Katharine Graham

Le livre de Katharine Graham

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